13.7.10

Cet été

Cet été va être le meilleur été de ma vie : c’est le premier été que je peux décider moi-même de ce que j’ai envie de faire. Je dis ça, mais je dois d’abord convaincre ma mère qui est habituée de m’envoyer au camp de jour depuis toujours que je suis assez mature. L’année passée déjà j’étais plus capable de supporter les histoires de moniteurs qui passent leur temps à se cruiser entres eux et à faire plein de sous-entendus en pensant qu’on ne comprend pas. Et puis je suis beaucoup trop vieille pour jouer à des jeux, je trouve ça débile. Non cet été ça va être différent. J’ai déjà réussi à convaincre ma mère que le camp de jour est une mauvaise influence. J’ai inventé des histoires de filles de mon école qui ont connu des premières expériences de drogue/sexe/ouidja au camp des ados et ça a été assez pour la convaincre. Mais elle n’était quand même pas prête à me laisser à la maison toute seule : « Ah non, tu vas pas passer l’été dans la maison devant la télé à manger de la poudre de kool-aid! » Elle a été marquée par un événement de l’été dernier : j’avais fait une crise pour ne pas aller à la sortie aux glissades d’eau avec le camp (j’hais ça les maillots de bain) et finalement j’avais passé la journée à l’air climatisé à écouter musique plus en mangeant de la poudre de kool-aid aux raisins. Elle m’avait démasqué à cause de ma langue mauve. « Si tu vas pas au camp de jour, je t’avertis, tu vas faire la tournée des matantes. » J’ai des tantes qui vivent un peu partout dans le Québec : une marraine à Magog, une tante à La Prairie, une à Saint-Adolphe-d’Howard, une à Mont-Laurier et une à Laval (mais celle-là je ne la vois jamais). Donc le plan de ma mère c’était de me faire garder deux semaines chez chaque matante pour que je puisse prendre le grand air frais de la campagne. C’est pas que je ne l’aime pas le grand air frais de la campagne, mais deux semaines loin de chez moi je trouve ça long. Surtout sans Marjorie.

Marjorie c’est ma meilleure amie. Ça fait juste un an qu’on se connait mais déjà on sait qu’on est faites l’une pour l’autre et qu’on ne se quittera jamais. C’est la personne la plus cool que je connaisse et j’ai l’impression que chaque minute que je passe auprès d’elle me rend de plus en plus cool moi aussi. J’ai donc aucune envie de m’exiler dans le Québec profond et de régresser, on ne sait pas ce que ça pourrait me faire devenir, je pourrais recommencer à aimer Hannah Montana. Évidemment je ne pouvais pas présenter ça comme ça à ma mère qui n’aurait rien compris, qui ne sait pas ce que je vis, et qui pense même que je trippe encore sur Twilight. Donc j’ai appelé ma grande sœur Maude qui a vingt-et-un an et qui sait vraiment ce que c’est d’être cool et qui connait l’importance de l’amitié. Elle vit en appartement avec sa blonde et leurs trois colocs et trois chats. Quand j’y vais je suis très intimidée, il y a des instruments de musique partout, c’est très grand avec toujours plein de monde différent et ça me fait penser à la factory de Andy Warhol à New-York. Dans ce temps-là je pense à Marjorie et je ne la trouve plus si cool que ça. Un jour je vais l’amener chez ma soeur pour voir comment elle va réagir. Peut-être qu’elles deviendraient les meilleures amies du monde et moi je serais laissée de côté, condamnée à faire la tournée des matantes. Non, il ne faut pas que je pense comme ça, c’est pas en me dévalorisant que je vais devenir cool. L’autre jour j’ai demandé à ma grande sœur ce que je devrais faire pour devenir une personne cool. Elle m’a répondu : « Sois toi-même, crois en toi. » Sur le coup j’ai vraiment été déçue mais depuis ce temps-là j’y pense souvent. J’ai tendance à me dévaloriser ou à m’apitoyer sur mon sort juste pour le plaisir d’être triste. Dans ce temps-là je pense à ce que Maude m’a dit et je me reprends en main. En tout cas c’est peut-être un bon conseil mais c’est pas un conseil très pratique. J’espérais qu’elle me donne des noms de groupe de musique à écouter ou des conseils sur la façon de m’habiller. C’est comme ça que Marjorie m’aide à m’améliorer. La prochaine fois je vais demander à la blonde de ma soeur, Charlotte, peut-être qu’elle a des vrais trucs.
En tout cas, j’ai demandé à ma grande sœur Maude qu’elle parle à ma mère pour l’empêcher de m’expédier loin de Montréal. Au départ elle n’était pas certaine de vouloir m’aider : « Ça va te faire du bien d’aller prendre l’air de la campagne. » « Mais Maude » je réponds, « je vais faire quoi là-bas. J’ai pas d’amis à la campagne, le temps va être long, pis j’te gage qu’ils n’ont pas le câble ni l’Internet. » Ma sœur a réponse à tout bien sûr «Ben oui c’est sûr qu’ils ont l’Internet, mais de toute façon il me semble qu’il y a des activités ben plus intéressantes que ça l’été. Sors un peu ça va te faire du bien. » Ensuite je lui ai expliqué comment je ne pouvais juste pas passer l’été sans Marjorie, avec des détails sur les effets positifs de sa présence sur moi : meilleur caractère, plus de maturité, de confiance en moi...(la confiance c’est important pour ma sœur) Et surtout, l’importance de profiter de l’été de mes quatorze ans pour travailler sur mon projet de devenir cool. « Ah! C’est ça que tu devrais dire à maman! » qu’elle me répond, « Que tu as des projets. Je pense qu’elle a juste un peu peur que tu passes l’été devant la télé à manger de la poudre de Kool-aid. » Définitivement, personne n’en est revenu de cette histoire-là. Mais l’idée des projets a quand même fonctionné. J’ai expliqué à ma mère : « Je ne peux pas m’en aller loin de Montréal, j’ai des projets. » Elle me réponds : « Ah oui? Comme quoi? » « Ben...comme faire du vélo. Pratiquer mon anglais. Aller au musée. Faire le ménage de mon placard. » Je pense que c’est ce dernier projet qui l’a convaincue parce que ça fait au moins trois mois que je ne suis plus capable de fermer la porte de mon placard de chambre tellement c’est rempli de n’importe quoi. C’est ma technique pour faire le ménage de ma chambre rapidement : je mets tout ce qui traîne soit dans le placard, soit sous mon lit. « Je pourrais faire le ménage sous mon lit aussi » que je dis à Maman. Elle me répond :« Je vais y réfléchir. » Je vois qu’elle est en train de faiblir alors j’y vais avec un argument-choc : «C’est pas juste! Maude et Frédéric se gardaient tout seuls depuis longtemps à mon âge! » Frédéric c’est mon grand frère. Il a juste un an de moins que ma soeur et quand ils étaient adolescents ils étaient toujours en guerre. Je m’en souviens plus ou moins parce que j’étais quand même jeune et que je restais à la garderie quand eux ils se gardaient tout seuls. C’est dans ce temps-là qu’ils ont commencé à prendre de la drogue et Frédéric a eu beaucoup de problèmes à s’en sortir. Maintenant ça va mieux mais maman est restée sensible et c’est à cause de ça qu’elle est hyper-protectrice-contrôlante-maman-poule avec moi. Mais quand je joue la carte de l’injustice d’habitude ça marche. Pas cette fois« C’était pas pareil, ils étaient deux. Et puis je le regrette encore. » J’essaie le tout pour le tout : « C’est pas juste que tu me fasses payer leurs erreurs. Je suis pas comme eux et tu le sais. Je suis plus tranquille. À quatorze ans tout le monde est capable de se garder tout seul je peux pas croire. Je garde même des enfants mais je peux pas me garder moi-même.» Ma mère est exaspérée, elle cède : « Fais-moi une liste de tes projets d’été. Si ça a du bon sens peut-être que je vais te laisser rester à la maison. Mais il va falloir que tu fasses preuve de bonne volonté et que tu respectes tes engagements.» Elle n’a même pas fini sa phrase que moi je suis déjà en train d’écrire ma liste :
a. Faire un grand ménage dans ma chambre.
b. Faire du vélo avec Marjorie.
c. Pratiquer mon anglais. (en écoutant de la musique, ça je ne le dis pas)
d. Aller à la bibliothèque. (pour lire des livres sur la musique)
e. Aller au musée. (Ma soeur étudie en arts et elle m’emmène souvent au musée.)
Ça c’est la liste que j’ai donné à ma mère. J’ai ajouté quelques projets secrets :
f. Acheter des nouveaux vêtements pour améliorer mon style.
g. Apprendre à jouer de la guitare.
h. Devenir cool.
i. Écrire mon journal. (Ce que je fais maintenant)

J’ai l’impression d’avoir tellement de choses à apprendre en-dehors de l’école, des choses tellement plus importantes et plus intéressantes que ce qui se passe à l’école. Ça sert à ça les vacances d’été, non? L’hiver avec tous les devoirs et le froid dehors j’ai l’impression de passer ma vie à l’intérieur à stagner devant la télé. Cet été j’ai envie de découvrir le monde. Je vais commencer par écouter tous les films que Marjorie m’a prêtés. On est allé voir Alice au pays des merveilles avec ses parents au cinéma et c’était tellement beau toutes ces images d’un monde fantastique, et les costumes! Les costumes il n’y a pas de mots pour décrire à quel point ils sont beaux et fous et tellement bien pensés. En tout cas quand on est sortis Marjorie et moi on était complètement en amour avec Johnny Depp et les belles robes d’Anne Hathaway. Les parents de Marjorie eux n’ont pas vraiment aimé le film et ils ont brisé notre rêve en nous disant à quel point les films de Tim Burton ne sont plus ce qu’ils étaient et que dans leur jeunesse c’était tellement meilleur, etc. Moi je pense que les adultes en général aiment exagérer sur ce qui était meilleur dans leur jeunesse, mais évidemment je ne leur ai pas dit. Je leur ai plutôt demandé quels films ils me recommandaient pour mieux connaître l’oeuvre de Tim Burton, et je suis ressortie de chez eux avec Beetlejuice, Édouard aux mains d’argent et l’étrange Noël de monsieur Jack que je devrais AB-SO-LU-MENT connaître. En fait je connaissais déjà un peu Jack parce que ma soeur avait des figurines de lui dans sa bibliothèque quand on était jeunes, mais j’ai toujours trouvé que c’était bizarre et j’en avais peur secrètement, mais pas autant que de sa marionnette d’oiseau à fils, mais ça c’est une autre histoire. Je vais aller porter ma liste à ma mère pour voir ce qu’elle ne pense.

Une heure plus tard : ma mère a accepté de me laisser m’occuper de moi-même à condition que je garde toujours un téléphone cellulaire avec moi. Je suis déçue parce que je sentais vraiment qu’elle allait accepter mais les mères c’est comme ça il faut toujours qu’il y ait une condition. C’est quand même pas si pire que ça, j’espère juste qu’elle ne va pas m’appeler à chaque heure, j’aurais tellement honte. Ou peut-être qu’elle va m’appeler plus les premier temps et quand elle va réaliser que je ne fais rien de mal elle va se calmer et me laisser vivre. En plus j’hais ça les téléphones cellulaires. Marjorie et moi on est à peu-près les seules à ne pas en avoir à l’école. J’aimais ça me sentir différente. Je trouve ça tellement con les élèves qui montrent leur blackberry ou leur iphone même s’ils ont pas le droit de les allumer en classe, juste pour montrer qu’ils ont un téléphone qui vaut cher. Heille bravo, tes parents ont de l’argent, tu as beaucoup de mérite. En tout cas, on dirait que je vais faire partie de la masse -- tellement PAS COOL. Au moins je ne vais pas mettre une sonnerie de Lady Gaga. Parce que ça ou me transformer en clone...